mardi

Le Repas à la Française au patrimoine de l'UNESCO


La gastronomie française sera-t-elle inscrite au patrimoine mondial de l’humanité? A la clé, un futur "Beaubourg de la cuisine". Mais jusqu’au vote de mardi à l’Unesco, rien n’est fait…

Leurs confidences sont chuchotées. Leurs regards, consciencieusement modestes. Leurs envies de sourire, évidemment réprimées. Profil bas obligatoire. Trois ans qu’ils partagent un même objectif : faire reconnaître le "repas gastronomique des Français" comme patrimoine de l’humanité. Pour quelques jours encore, les gourmands qui ont porté ce projet (des universitaires, des élus, des diplomates) contrarient leur nature, cultivant un mélange de paranoïa et de superstition. La décision finale revient aux membres du comité de l’Unesco chargé du "patrimoine culturel immatériel": 24 personnes, issues d’autant de pays, qui se réunissent cette semaine à Nairobi, au Kenya. Elles vont voter sur 54 dossiers – de l’art du tapis azerbaïdjanais à la soierie japonaise, en passant par le flamenco espagnol.



Après avoir obtenu l’inscription de la tapisserie d’Aubusson et du Cantu in Paghjella (une catégorie de polyphonies corses) à la liste du patrimoine mondial, la France soutient cette année la candidature du compagnonnage, de la dentelle au point d’Alençon, de la fauconnerie. Mais aucune n’a déchaîné les passions comme celle du repas à la française. Au point de frôler l’incident diplomatique. L’hostilité éclate après la visite de Nicolas Sarkozy au Salon de l’agriculture, le 23 février 2008. Les paroles prononcées ce jour-là par le président de la République vont créer deux scandales. En France: son "Casse-toi, pauv’ con". A l’étranger: son annonce de la démarche auprès de l’Unesco, puisque, explique-t-il, "nous avons la meilleure gastronomie du monde… Enfin, de notre point de vue".



"Tous les signes sont positifs mais la France revient de loin"
La deuxième partie de sa phrase est vite oubliée. Une armée de toques tricolores s’engouffre aussitôt dans la brèche. Concert de cocoricos. "Les Italiens et les Espagnols étaient hors d’eux, se souvient un des porteurs du projet. On a ramé pendant des mois pour dissiper l’image d’arrogance que notre pays avait une nouvelle fois donnée." Cet accro originel explique la prudence actuelle. "Nous avons reçu des mises en garde très fermes de Catherine Colonna [ambassadrice de France auprès de l’Unesco].
Elle nous répète que tout peut encore échouer si nous poussons des cris de victoire prématurés", confie Francis Chevrier. Directeur de l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation, cet universitaire basé à Tours est le véritable initiateur de la candidature. C’est lui qui, en 2007, a alerté l’Elysée "par trois canaux": le député (Nouveau Centre) du Loir-et-Cher Nicolas Perruchot, le chef Guy Savoy et Jack Lang, "le seul ministre de la Culture qui se soit occupé des arts culinaires".



Excellent connaisseur des rouages de l’Unesco, Chérif Khaznadar ne voit "pas de raison majeure pour que la France n’obtienne pas gain de cause". "Il y aura peut-être des discussions, mais je vois mal 13 votants sur 24 s’y opposer", détaille-t-il. "Tous les signes sont positifs, confirme un diplomate, mais la France revient de loin." Un proche du ministre de la Culture observe aussi "des signaux encourageants" mais "retient [son] souffle": "Quand on parle de patrimoine à des Occidentaux, ils ne pensent qu’aux vieilles pierres, aux monuments en péril. Il a fallu en dissiper, des malentendus…"


Tout ça pour quoi? "D’abord faire comprendre aux Français que la cuisine est une culture qu’il convient de préserver et de transmettre aux générations futures", pose Francis Chevrier."Pour un Français, du rosé ne sera jamais un coupage de rouge et de blanc, tonne la sénatrice (UMP) Catherine Dumas, auteure d’un rapport sur les arts culinaires. La reconnaissance de l’Unesco pourrait nous aider pour combattre certains règlements européens pas toujours conformes à notre tradition." Un "oui" à Nairobi obligerait surtout Paris à lancer un plan de mise en valeur de sa gastronomie. En projet: une meilleure éducation au goût dans les écoles ; une émission consacrée au patrimoine culinaire diffusée en prime time sur France Télévisions, façon "Thalassa de la gastronomie"; et, surtout, un "Beaubourg de la cuisine", que Jean-Robert Pitte, président de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires, rêve d’installer place de la Concorde, dans l’hôtel de la Marine. (Mathieu Deslandes - Le Journal du Dimanche)

Aucun commentaire: