lundi

L'HONNEUR DE VATEL



En 1671, Louis XIV, qui se rendait en Flandre, fut reçu à Chantilly par le prince de Condé. Il était accompagné de la reine, de Monsieur et de toute la cour.
Les grands repas devaient être servis dans la galerie des Batailles. On y avait installé vingt-cinq tables. Comme elles étaient insuffisantes, on en mit aussi dans les communs.
C’est à Fritz Karl Watel, dit François Vatel, qu’incombaient l’organisation et l’intendance de ces festivités. Il avait été chef d’office et contrôleur de la bouche chez Fouquet. C’est à cette époque qu’il aurait inventé la crème qu’on appellera chantilly quand il fut passé chez Condé. Plus qu’un maître d’hôtel, il était le factotum du contrôleur général des finances, et quand ce dernier fut arrêté, il dut se retirer quelques années en Angleterre (1661-1664) où il écrivit « L’art de l’escuyer tranchant utile à tous les gentilshommes de cet emploi ».
C’est entre 1667 et 1669 que le Grand Condé se l’attacha. Vatel était donc à son service depuis au moins deux ans quand survint le tragique événement qui, rapporté et magnifié par Madame de Sévigné, allait l’immortaliser.
– Voici ce que j’apprends en entrant ici (à Chantilly, vendredi soir 24 avril 1671), écrivit la marquise à Mme de Grignan, dont je ne puis me remettre et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande : c’est qu’enfin Vatel, le grand Vatel, maître d’hôtel de M. Foucquet qui l’était présentement de Monsieur le Prince, s’est poignardé… Voyant que ce matin à huit heures, la marée n’était pas encore arrivée, Vatel n’a pu soutenir l’affront dont il a cru qu’il allait être accablé et en un mot il s’est poignardé…
Cliquez ci dessous pour voir la bande annonce du film "Vatel"
Vatel

















Monseigneur, votre bonté m’achève
Mme de Sévigné ne pouvait se borner à résumer aussi sèchement un tel fait divers. Une fois jetée sur le papier l’information brutale, elle se reprit et quêta en bon reporter, les détails sensationnels qui allaient lui permettre d’accrocher l’attention des lecteurs, de sa fille en l’occurrence.
« Le roi arriva jeudi au soir, la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s’était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois :
– Je suis perdu d’honneur ; voici un affront que je ne supporterai pas.
« Il dit à Gourville[1] :
– La tête me tourne ; il y a douze nuits que je n’ai pas dormi ; aidez-moi à donner des ordres.
« Gourville le soulagea en ce qu’il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi mais à la vingt-cinquième, lui revenait toujours à l’esprit. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel et lui dit :
– Vatel, tout va bien ; rien n’était plus beau que le souper du roi.
« Il répondit :
– Monseigneur, votre bonté m’achève ; je sais que le rôti a manqué à deux tables.
– Point du tout, dit M. le Prince, ne vous fâchez point, tout va bien.
« Minuit vient : le feu d’artifice ne réussit point ; il fut couvert d’un nuage ; il coûtait 16.000 francs. A quatre heures du matin, Vatel s’en va partout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée[2] ; il lui demande :
– Est-ce là tout ?
– Oui, Monsieur.
« Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s’échauffait ; il crut qu’il n’y aurait point d’autre marée. Il trouva Gourville ; il lui dit :
– Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci.
« Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte et se la passe au travers du corps ; mais ce ne fut qu’au troisième coup (car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels) qu’il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le Duc pleura : c’était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement. On dit que c’était à force d’avoir de l’honneur à sa manière. On le loua fort ; on loua et blâma son courage. »
La cour ne pleura guère. Gourville prit le relais de Vatel et, tandis qu’on emmenait discrètement le cadavre pour l’inhumer à une demi-lieue de là, on servit les tables et, nous dit Mme de Sévigné : « l’on mangea comme si un grand deuil n’était pas inopinément tombé sur la cuisine. »
Peut-être doit-on modifier sur un point la version de l’illustre épistolière. Selon elle, le prince de Condé n’avait pas manifesté la moindre humeur envers Vatel. Pourtant, si l’on se fie à la correspondance de Bussy Rabutin, il en aurait été différemment :
« Je n’ai rien à vous mander que le départ du roi. Le 23 de ce mois, Sa Majesté alla coucher à Chantilly, où M. le Prince l’attendait avec les plus grands préparatifs du monde. Cependant la marée n’était point arrivée dans le temps que le roi demanda à manger, M. le Prince se mit en grande colère contre Vatel, son maître d’hôtel, qui, de regret s’alla poignarder, et, pour ce sujet, le roi y resta un jour de moins qu’il n’eût fait. »
La Grande Mademoiselle corrobore ce récit :
« Nous séjournâmes, écrit-elle, à Chantilly, où il arriva un tragique accident. Un maître d’hôtel qui avait paru et qui était en réputation d’être très sage, se tua parce que M. le Prince s’était fâché d’un service qui n’était pas arrivé à temps pour le souper du Roi. »
Quoi qu’il en fût, Vatel dut à son suicide – qu’on expliquerait aujourd’hui par la dépression nerveuse et non par le point d’honneur – d’entrer dans l’Histoire. Sans cette perte de sang-froid, il serait resté parfaitement anonyme et jamais on n’aurait songé à dire d’un cuisinier talentueux « c’est un Vatel ». Rien ne prouve en effet qu’il ait été cuisinier avant d’être maître d’hôtel. S’il le fut, on ne trouve nulle part la moindre trace de son art.
[1] Gourville était le « contrôleur de la bouche » en second.
[2] Destinée au repas du lendemain, qui était par conséquent un vendredi : jour maigre.

Aucun commentaire: